L’histoire de Notre-Dame de Paris, un « livre de pierre » rebati

              La liberté guidant le peuple, Delacroix, 1830… Avez-vous cette magnifique toile en tête ? Vous voyez cette pyramide humaine au premier plan ? Scène célébrissime, bien entendu. Mais que voyez-vous dans l’arrière-plan, fondues dans la fumée, s’élevant au-dessus des toits de Paris ? Les tours de Notre-Dame ! On aperçoit cette cathédrale prise dans le tumulte des Trois Glorieuses, encore dressée mais en réalité presque à l’état de ruine, saccagée, dévastée… Au fond, quel fut le destin de Notre-Dame de Paris au cœur des tourmentes révolutionnaires, et quelle fut sa renaissance dans les années 1830 ?

I. Une cathédrale dévastée

Notice Notre-Dame to the right. From the Harley Froissart, Harley 4379. The Entry of Isobel Fol 3 © British Library

Au début du XIXème siècle, Notre-Dame n’est plus cette belle dame flamboyante du Moyen-Âge mais elle est considérablement abîmée, et même menacée d’effondrement. En effet, non seulement la cathédrale, bien que solidement bâtie dans la pierre, a subi le passage des siècles, mais elle a surtout été le témoin privilégié de tous les événements historiques qui ont agité la capitale depuis la fin du XVIIIème siècle.

Tout d’abord, Notre-Dame est menacée de destruction durant la Révolution française. En 1789, la dévastation de l’édifice est sans commune mesure : Trésor pillé, statues détruites (notamment la série des Rois de Judée, qui se dressait sur la façade occidentale), flèche écroulée (puisque sa hauteur apparaissait contraire au principe d’égalité) … La cathédrale parisienne subit d’importants dommages, puisqu’elle est considérée comme un symbole de pouvoir, à la fois liée à l’Ancien Régime et au pouvoir de l’Eglise. Les révolutionnaires les plus téméraires vont même jusqu’à envisager de la raser et de vendre les pierres ! Finalement, il semble plus raisonnable de conserver l’édifice mais d’en changer simplement la fonction : en 1793, la « ci-devant église métropolitaine » est érigée en Temple de la Raison, où l’on célèbre annuellement un culte à la Liberté et à la déesse Raison. En 1795, à la suite de la mobilisation de l’Abbé Grégoire contre la destruction des monuments hérités de l’Ancien Régime, elle est transformée en entrepôt pour le mobilier et les vins de l’Etat. Rapidement, la cathédrale est rouverte aux fidèles, malgré « les verrières brisées, les pavements défoncés, le sol encombré de gravats » … Dès 1802, elle est rendue au culte catholique, et deux ans plus tard, Napoléon Bonaparte décide de s’y faire sacré empereur, rompant ainsi avec la tradition du sacre royal à Reims.

Fete de la Raison à Notre-Dame, eau-forte, 1793

Ainsi, à l’aube du XIXème siècle, Notre-Dame est déjà bien mal en point. Les Trois Glorieuses ne viennent pas arranger les choses : au cœur du tumulte révolutionnaire, la cathédrale est de nouveau dévastée et pillée le 28 juillet 1830. Le soir même, le drapeau tricolore flotte fièrement en haut des tours. Il s’agit là d’un geste hautement symbolique, visible de loin, où la cathédrale devient dès lors un héritage républicain, un monument appartenant à une nation entière. Cela n’empêche pas les antimonarchistes de retourner à l’assaut de Notre-Dame quelques mois plus tard, à la suite de l’émeute de Saint-Germain l’Auxerrois les 14 et 15 février 1831 : le prétexte de cette émeute est la célébration à St Germain d’un service à la mémoire du duc de Berry (fils de Charles X), cérémonie demandée par des légitimistes (les partisans des Bourbons, par opposition aux Orléanistes qui sont partisans de Louis-Philippe). Une manifestation populaire contre cette cérémonie tourne rapidement à l’émeute générale : après avoir pillé St Germain, on s’attaque à l’archevêché et à la cathédrale, on vole le Trésor, on brise les vitraux, on déchire les missels des chanoines, on saccage le chœur … De nombreuses archives sont brûlées dans un formidable incendie. La dévastation est totale, comme pour achever l’acte entrepris en juillet 1830, qui n’avait été qu’une ébauche. Certains objets purent par la suite être récupérés par la Garde Nationale, mais beaucoup furent détruits. Notre-Dame est donc le théâtre de destructions successives lors des révoltes parisiennes, qui la laissent considérablement abîmée dans les années 1830. Or, c’est aussi à ce moment qu’elle se dote d’une dimension non plus religieuse mais nationale, devenant ainsi un symbole à travers le courant du romantisme, comme l’on peut le voir dans la toile de Delacroix.

II. Victor Hugo, sauveur de Notre-Dame

C’est en mars 1831 que paraît le roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo : une véritable renaissance pour la cathédrale ! En effet, ce chef-d’œuvre, qui a suscité un véritable engouement dès sa parution, a initié le mouvement qui a sauvé au XIXème siècle la cathédrale parisienne, alors à l’abandon. Ce roman est à l’origine d’une véritable prise de conscience de l’état extrêmement critique dans lequel se trouve l’édifice à l’époque, et l’historien d’art Adrien Goetz va jusqu’à dire que « ce roman est un plaidoyer pour défendre les édifices du Moyen Age et Notre-Dame de Paris ». Une sorte de plaidoyer à la conservation, un cri d’alarme qui jaillit de la plume de Victor Hugo.

Pourquoi ce soudain intérêt pour un édifice gothique, longtemps considéré comme un style barbare, et surtout pourquoi cet intérêt pour le Moyen-Âge, période dénigrée tout au long du XVIIIème siècle ? En réalité, le début du XIXème siècle marque un tournant majeur où le Moyen-Âge est complétement redécouvert, et se dote de tout un imaginaire qui porte à la rêverie : les chevaliers, l’amour courtois, les châteaux forts … Cet engouement pour l’imaginaire médiéval est réveillé par les romans de Walter Scott, et notamment Ivanhoé, paru en 1819, qui raconte une magnifique histoire de chevalier fidèle à son roi, histoire nourrie de descriptions épiques et de batailles grandioses dans des édifices castraux incroyables. Tout pour faire rêver le lecteur du début du XIXème siècle ! Victor Hugo, alors tout jeune, est d’ailleurs fasciné par les romans de Scott, qui sont une importante source d’inspiration pour ses romans à venir. Mais le Moyen-Âge, c’est aussi tout un imaginaire de la liberté : il est vu comme une période antimonarchiste, où le système féodal apparaît comme le contraire total d’un pouvoir despotique tel que dans l’Ancien Régime. Cette image d’un Moyen-Âge merveilleux et vertueux est véhiculée par le courant du romantisme, à la fois en littérature, en peinture, en architecture… Cette période devient un passé fédérateur pour la nation : on ne célèbre plus la beauté des antiquités grecques ou romaines, mais celle de monuments français construits par les « pères » – d’où l’émergence de la notion de patrimoine. Ainsi, les tours de Notre-Dame sont non seulement le symbole de Paris, de la nation, mais également le symbole de la liberté !Mais en quoi le roman de Victor Hugo a pu sortir la cathédrale de la ruine ? L’auteur la célèbre comme un joyau du patrimoine national à travers ses nombreuses descriptions, mais surtout, il fait de Notre-Dame le personnage principal ! Celle-ci n’est pas un simple décor dans lequel se déroulerait les aventures de Quasimodo, les jalousies de Frollo, l’asile d’Esméralda, les désirs de Phœbus. Non, la cathédrale est un lieu qui vit, elle a une âme à travers Quasimodo, elle est habitée, la foule se presse sans cesse sur son parvis… La cathédrale est vivante ! Et quand celle-ci est ravagée par un incendie au livre X (livre ô combien prophétique aux vues des récents événements…), on sent toute cette vie qui s’envole de l’édifice :

« Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. »

Notre-Dame est bien l’héroïne du roman éponyme. Mais c’est une héroïne fragile et périssable, et c’est précisément ce que souligne Victor Hugo dans le célèbre chapitre « Ceci tuera cela » : avec l’arrivée et le triomphe de l’imprimerie, d’une écriture qui peut se diffuser, la cathédrale va tomber en désuétude.

« Le livre de pierre, si solide et si durable, allait faire place au livre de papier, plus solide et plus durable encore. »

Et c’est pourquoi Hugo plaide en faveur de ce « livre de pierre » qui risque de s’effondrer. Toutes ces pages n’ont qu’un but : amener le lecteur à s’émouvoir pour ce monument qu’on risque d’oublier, l’avertir du passé pour considérer l’avenir – si l’on s’en tient à l’étymologie du terme « monument », issu du latin monere, avertir. Hugo ne cesse de célébrer la grandeur de Notre-Dame, héritage de toute une histoire nationale, et particulièrement en ouverture du chapitre « Notre-Dame » où il s’indigne par rapport aux évènements de 1789 et de 1830 :

« Sans doute c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière. »

Tout ce plaidoyer éveille la conscience des Français des années 1830 : oui, le bâtiment qui se dresse au cœur de Paris est bien en péril. Ils prennent conscience de la nécessité de le préserver et de le restaurer. Mais l’engouement populaire pour Notre-Dame va bien plus loin : le succès du livre est tel que des objets dérivés voient le jour, comme la robe « à la Esméralda », des éléments de vaisselle, des bibelots et figurines… Notre-Dame devient une vraie star !

III. Viollet-le-Duc, reconstructeur de Notre-Dame

Cette mode « Notre-Dame » est concomitante d’une nouvelle politique culturelle sous la Monarchie de Juillet, tournée vers ce qui deviendra le « patrimoine » : en effet, en 1830, un poste d’inspecteur général des monuments historiques est créé, à l’instigation du ministre de l’Intérieur François Guizot, et rapidement cette responsabilité est confiée à Prosper Mérimée. En 1837, cette charge est appuyée par la création d’une Commission des Monuments Historiques, dont la mission est de classer les édifices et d’évaluer les travaux de rénovation nécessaires pour leur conservation. L’Etat, à travers l’émergence de ces institutions, se fait dès lors le gardien des grands monuments qui ont marqué l’Histoire de la nation.

Une pétition en faveur de la cathédrale, soulignant « son extrême dénuement », est lancée en 1842, et c’est pourquoi sa restauration est décidée deux ans plus tard. En 1844, Prosper Mérimée confie la reconstruction de la cathédrale à Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus, tous deux architectes lauréats du concours ouvert pour la circonstance. Viollet-le-Duc, plus compétent, éclipse rapidement son associé, qui par ailleurs meurt en cours de chantier, en 1857. De plus, le chantier a vite rencontré des difficultés : les fonds se révélant insuffisants, la rénovation a été interrompue durant huit ans jusqu’en 1859, puis celle-ci s’accélère pour être enfin achevée en 1864.

Le principe de restauration est le suivant : Viollet-le-Duc se refuse à utiliser des matériaux modernes, comme le fer, et il privilégie ce qu’il pense être une restauration fidèle aux techniques des premiers bâtisseurs de cathédrales.  Il cherche avant tout à rendre une cohérence stylistique à l’édifice, cohérence qui parfois n’est pas avérée d’un point de vue historique. De fait, l’architecte se tient à la conception de la restauration qu’il a définie dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIème au XVIème siècle : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ». Il ne s’agit donc pas de retrouver un état initial dans une volonté de vérité historique, mais de donner un air général qui corresponde à l’idée du gothique tel qu’on se le représente au XIXème siècle. Ainsi, ce principe amène Viollet-le-Duc à intervenir largement sur l’édifice, bien qu’il s’appuie également sur des archives et résultats de fouilles. Il rétablit la flèche culminant à 96 mètres, démontée au XVIIIème siècle car elle menaçait de s’effondrer. À celle-ci il ne donne plus la fonction de clocher mais une dimension purement ornementale, flanquée des statues de cuivre représentant les douze apôtres (pour y mettre un peu plus de sa patte, il n’hésite pas à prêter ses traits à Saint Thomas !). Il reconstitue la galerie des Rois sur la façade occidentale, et pour ce faire, il s’inspire non seulement de certains fragments retrouvés lors de fouilles archéologiques sur le site de Notre-Dame mais il copie également les statues de cathédrales gothiques comparables. Là où Viollet-le-Duc est encore plus audacieux, c’est qu’il va jusqu’à créer purement et simplement une dizaine de chimères, figures fantastiques inspirées de l’imaginaire du Moyen Âge. Bien évidemment ces sculptures ne sont pas sans lien avec les gargouilles auxquelles Victor Hugo donne une place importante dans son œuvre : « toute l’église prenait quelque chose de fantastique, de surnaturel, d’horrible ; des yeux et des bouches s’y ouvraient çà et là ; on entendait aboyer les chiens, les guivres, les tarasques de pierre qui veillent jour et nuit, le cou tendu et la gueule ouverte, autour de la monstrueuse cathédrale ».

Au fond, refaire vivre le Moyen-Âge au cœur du XIXème siècle, ce n’est pas restaurer fidèlement cette période mais bien la recréer. Et dès lors, Viollet-le-Duc est-il restaurateur ou créateur ? Il est permis de se poser la question aux vues de la façon dont il a réinventé Notre-Dame, ce qui d’ailleurs va susciter de nombreuses critiques face à l’interprétation très personnelle qu’il donne de l’architecture médiévale. Ses restaurations sont remises en cause dès les années 1870 : elles deviennent synonymes de mauvais goût et d’inauthentique.

Charles Negre, Le Styrge

En somme, Notre-Dame de Paris s’est bien refait une beauté au XIXème siècle, après avoir été si durement malmenée au fil des révoltes parisiennes. Elle devient un curieux mélange entre un monument médiéval originel et un monument romantique sorti de l’imagination de Viollet-le-Duc. Et pourtant, c’est bien cette version XIXème qui nous a été léguée, qui a bercé notre jeunesse, et que nous pouvions admirer jusqu’au 15 avril 2019, ce jour où tout a basculé… Avec un peu de chance, et surtout beaucoup d’efficacité, nous pourrons peut-être bientôt admirer la version 2k24 ! Au fond, Victor Hugo n’avait pas tort, cette cathédrale se transforme sans cesse, elle est bel et bien vivante.

Maximilien Luce, le Quai Saint Michel

Par Isaure de Montbron pour Héritages

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