Caravage, entre ombre et lumière

Les tricheurs, 1594-1595, Musée d’Art Kimbell

De son vrai nom Michelangelo Merisi, le peintre prodige naquit à Milan en 1571. Sa famille est originaire de Caravaggio, dans la province de Bergame d’où lui vient son surnom de « Caravage ». Il vit dans un milieu très cultivé et plus ou moins impliqué dans la Réforme catholique (aussi appelée Contre-Réforme, en réaction au protestantisme dans le courant du XVIe siècle). Le jeune Michelangelo exprime rapidement un penchant pour les arts, en particulier la peinture. Il entre dans l’atelier d’un ancien élève du peintre Titien à Milan, à treize ans. 

Qui est Caravage ?

Doublement célèbre pour son incontestable talent et sa vie tumultueuse, il peint entre 1590 et 1610 une série de chefs-d’œuvre qui révolutionnent l’histoire de la peinture. L’artiste fréquente en effet aussi bien les palais princiers que les prisons, on lui prête une réputation d’homme querelleur, virulent, provoquant, et sulfureux. A à peine vingt ans, il déménage pour Rome. Ses débuts sont laborieux. Le Caravage est un habitué des nuits romaines, il se confronte très tôt à la justice. Il travaille tout d’abord dans l’atelier du cavalier d’Arpin, prodige de la peinture et favori de la cour papale. Il y fait plusieurs rencontres qui vont lui ouvrir les collections princières. A vingt-cinq ans, le cardinal Del Monte le prend sous son aile : le peintre découvre les fastes du grand mécénat. Il effectue à la fois des commandes privées, et des commandes du clergé, dont les célèbres peintures ornant Saint-Louis-des-Français de Rome. Le naturalisme et les représentations crues du Caravage choquent le public autant qu’elles fascinent. En 1606, deux évènements marquent un arrêt dans la carrière romaine du peintre, alors au sommet de sa gloire. Il a alors trente-cinq ans et est une référence incontournable pour les artistes européens se rendant à Rome, tel Rubens. Pour les chanoines de Sainte-Marie à l’Echelle, il peint La Mort de la Vierge, qui fait immédiatement scandale : le modèle serait une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre.

La Mort de la Vierge, 1601-1606, huile sur toile, musée du Louvre.

De plus lors d’une rixe, le Caravage tue un homme d’une grande famille romaine, et se voit contraint à l’exil pour échapper à la peine de mort par décapitation. Commence alors un périple autour de la Méditerranée. La fuite du Caravage dure quatre ans, jusqu’à sa mort. Durant cette période, le peintre continue à produire des œuvres. Il trouve refuge à Naples, puis à Malte où il finit en prison, et d’où il s’évade. Lors de son séjour en Sicile, sa destination suivante, son art connaît une nouvelle évolution, plus tendue et dramatique, une certaine obscurité pesant sur les personnages. Le Caravage retourne enfin à Naples en 1609, un an avant sa mort. Dans une de ses dernières peintures, il se représente décapité sous les traits de Goliath, dans un mélange de brutalité, de fascination, et de violence, comme pour annoncer sa propre mort, qui survient un an plus tard… En chemin pour retourner à Rome où la grâce papale lui est enfin accordée, le peintre de génie meurt à 39 ans, dans des circonstances troubles. Pourtant reconnu de son vivant, il est rapidement oublié. 

David et Goliath, 1606 – 1607, huile sur toile, Galerie Borghèse. La tête de Goliath reproduit les traits du Caravage. 

La peinture du Caravage

Caravage se trouve aux antipodes de la peinture classique et aristocratique, le maniérisme : avec lui voit le jour la révolution de la lumière – clair-obscur d’influence vénitienne – et du naturalisme -inspiré du réalisme lombard. La peinture du Caravage est caractérisée par un cadrage serré, des fonds sombres, une forte lumière latérale, un réalisme frappant. Les tableaux du Caravage sont simples, francs, directs, parfois cruels. Ils possèdent l’énergie de la vérité. S’y unissent la foi et le vice, les fastes et les bas-fonds, la luxure et la piété, la violence et la contemplation, le drame y est poussé à son paroxysme. Le Caravage nous invite à entrer dans la toile, nous fait témoins oculaires de la scène qui se déroule face à nous. Le peintre met en scène les lieux qu’il fréquente : des intérieurs sombres et familiers, les bas-fonds de Rome, les tavernes, des scènes du quotidien où se meuvent les gens du peuple. Au travers ses compositions religieuses ou mythologiques, le Caravage humanise le sacré. Les dieux, saints et héros bibliques ne sont plus idéalisés ni sublimés mais sont de simples mortels. Le Caravage dépasse par là tous ses contemporains peintres, ce qui vaut à ses toiles d’être parfois refusées, mais toujours admirées. 

La Vocation de saint Matthieu, 1600, huile sur toile, église Saint-Louis-des-Français de Rome. La scène se déroule dans une taverne, les personnages sont habillés à la mode du XVIe siècle.

Une grande postérité 

Le Caravage fait souffler un vent nouveau sur la peinture : le mouvement « caravagesque », ou caravagisme se diffuse en Europe à partir de 1620, notamment en Italie, en France, en Hollande, en Flandres, et en Espagne. Le mouvement n’est pas une véritable école mais plutôt des influences reprenant les grandes caractéristiques du Caravage : l’inclusion du spectateur dans la scène, les forts contrastes des ombres et lumières, les personnages grandeur nature, les scènes de genre, l’exacerbation et le réalisme des sensations et sentiments représentés. En art, on assimile souvent le caravagisme à une forme de baroque, en opposition au maniérisme (sophistication, exagération des formes, recherche du mouvement, couleurs vives) et au classicisme (sens des proportions, recherche de l’harmonie des formes, volonté de pudeur dans l’expression).

Georges de La Tour est un grand nom du caravagisme français, de la première moitié du XVIIe siècle. Il s’inspire des compositions du Caravage mais peint dans un style plus personnel, avec une géométrisation des formes et un traitement plus chaleureux de la lumière, dont la source se situe à l’intérieur du tableau. Les toiles de de La Tour semblent silencieuses, presque mystiques et les personnages représentés renvoient une impression d’introspection, de réflexion. La véritable redécouverte du peintre a lieu dans les années 1950 sous l’impulsion de l’historien de l’art Roberto Longhi.

Georges de La Tour, Le tricheur à l’as de Carreau, 1636-1638, Musée du Louvre

Caravage en France 

Moins d’une centaine de tableaux ont traversés les siècles jusqu’à nous, parmi eux cinq peuvent être admirés dans nos musées nationaux : la première version de La Diseuse de bonne aventureLa Mort de la Vierge MariePortrait d’Alof de Wignacourtau musée du Louvre à Paris, Le Christ à la colonneau musée des Beaux-Arts de Rouen, enfin L’Annonciationau musée des Beaux-Arts de Nancy.

Judith et Holopherme, 1602, Galerie nationale d’art ancien de Rome

En 2014, Caravage fait de nouveau parler de lui sur le sol français : un tableau de style caravagesque est trouvé par hasard par un commissaire-priseur dans le grenier d’une maison à Toulouse. Le tableau, Judith et Holopherne, réalisé en 1602, représente la scène biblique de l’héroïne Judith du peuple hébreu, ici figurée en jeune veuve stoïque, tranchant le cou du général assyrien Holopherne, dont le visage exprime d’un réalisme cru la douleur et l’effroi. La lumière, la puissance, la cruauté de la scène font immédiatement penser à Caravage. Après la découverte dutableau, l’Etat Français le classe « trésor national », empêchant sa vente à l’étranger jusqu’en novembre 2018. La toile est envoyée chez un expert à Paris, qui l’attribue finalement à Caravage après maintes expertises. Dans le monde de l’art les nombreuses controverses continuent à attribuer ou non le tableau au peintre. Le manque de certitude sur son authenticité et sa valeur ont finalement joué dans la décision de l’Etat français de ne pas acquérir l’œuvre. La toile, qui devait être vendue aux enchères à plusieurs millions d’euros en juin 2019, trouve finalement preneur en la personne de Tomilson Hill, collectionneur d’art américain, suite à une vente au gré à gré (en dehors d’une vente publique). Les plus chanceux la verront peut-être exposée au Metropolitan Museum of Art de New York dans les prochains mois… 

Pour aller plus loin

Par Guillemette Roelens pour Héritages

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