Que s’est-il vraiment passé à Rethondes ?

Rethondes, le 11 novembre 1918 à 5h10 du matin : un drame se joue. Drame pour L’Allemagne mais pas seulement… Pourtant les populations des deux camps jusqu’alors ennemis sont en liesse. Il est bien facile aujourd’hui, avec le recul historique de voir combien l’armistice que nous célébrons joyeusement en France depuis 1922, est plus complexe qu’il n’y parait. Nous y fêtons un moment d’unité nationale plus qu’une victoire apparente de la France, et pour cause ! Lors du cessez le feu temporaire annoncé par l’armistice, l’Allemagne est intacte, aucun soldat étranger ne l’occupe, les industries fonctionnent et le stock d’armement est encore haut… alors que la France est épuisée, le territoire lourdement impacté par les conflits qui s’y sont déroulés, les soldats fatigués. Pourquoi donc l’armistice, qui ne semblait pas aller de soi ? Comment en est –on arrivé là ? Et quelles ont été les répercussions de ce moment historique ? Le point dans cet article ! 

Des circonstances particulières

Un lieu atypique tout d’abord : un ancien wagon restaurant réaménagé en bureau, placé sur une voie secondaire qui s’enfonce dans la forêt à proximité de Compiègne. Ce lieu silencieux et retiré de tout est choisi par Clémenceau afin d’être au calme pour discuter des détails du contrat. Car, si l’armistice est signé le 11 novembre, il faut bien voir que les négociations vont bon train à partir du 8. En effet, c’est ce jour-ci que Matthias Erzberger (alors député au Reichstag et chargé de mener le dialogue avec les Français par le gouvernement allemand), en compagnie d’Alfred von Oberndorff (diplomate représentant des affaires étrangères), arrivent à Rethondes après avoir passé le front pendant la nuit. Les autres Allemands présents à la table des pourparlers sont Detlof von Winterfeldt (Generalmajorde l’armée de terre impériale) et Ernst Vanselow (représentant de la marine allemande). Côté Alliés se trouvent le maréchal Foch, Rosslyn Erskine Wemyss (amiral de la flotte britannique), George Johnstone Hope (contre-amiral britannique) et Maxime Weygand (général français). 

Les discussions sont animées dans le wagon puisque les conditions de redditions imposées par la France sont particulièrement dures et annoncent celles du traité de Versailles. Erzberger proteste et tente de marchander tout ce qu’il peut, quoi que les concessions qu’il obtient semblent bien maigres : 25 000 mitrailleuses au lieu de 30 000 doivent être livrées, 5 000 camions au lieu de deux fois plus… On désarme l’Allemagne, on ampute son territoire (prévision de l’occupation du Rhin), on exige la libération des prisonniers Alliés sans consentir à la libération des soldats Allemands… La France veut à tout prix que l’armistice – qui n’est qu’un « accord de suspension des hostilités entre deux armées afin de préparer la paix » (Universalis), mais qui n’assure pas la fin des conflits – ne soit pas une pause dont l’Allemagne profiterait pour mieux attaquer par derrière. 

Signature du Traité de Versailles

Quelle est la raison qui pousse les Allemands à y consentir ? Le contexte historique y est pour beaucoup. L’Allemagne est dans une mauvaise passe puisque les grandes offensives de 1918 ont échoué, que la Seconde Bataille de la Marne (15 – 18 juillet) a tourné à son désavantage – notamment du fait de la présence des Américains aux côtés des Alliés –  et, surtout, que leurs propres alliés ont abandonné le combat. La Bulgarie signe un armistice dès le 29 septembre, les Turcs le 30 novembre et les Austro – Hongrois le 3 novembre. A cela s’ajoute la situation en Allemagne : la Révolution guette et les tensions sont vives dans le pays. Elle joue un rôle important dans les négociations d’ailleurs, puisque la République est proclamée soudainement le 9 novembre 1918 tandis que le monarque Guillaume II est congédié… Les parlementaires en présence à Rethondes sont donc des émissaires d’un gouvernement qui n’est plus. On imagine la perplexité d’Erzberger et l’on comprend ses négociations de détails, d’autant plus qu’il craint une Révolution communiste qu’on ne pourrait endiguer de l’intérieur, faute de moyens armés. L’Allemagne est humiliée, les conditions de paix féroces mais c’est pourtant dans ce climat que l’armistice est ratifié. 

La réception immédiate de l’armistice

L’Allemagne est néanmoins en liesse lorsqu’elle apprend la fin de la guerre. Personne ne se doute que les conditions soient si terribles et les populations pensent même que leur pays a gagné ! Pas de soldats étrangers Alliés sur leur territoire tandis que la France a été occupée longuement ; le territoire est intact comparé aux destructions nombreuses dues aux combats sur le sol français ; et l’armistice n’est d’ailleurs qu’un passage obligé vers la paix, soit vers de nouvelles négociations, pensent-ils. Aussi, les soldats sont accueillis en héros à Berlin. 

Les parisiens dans la rue fêtent l’armistice

En France, la même liesse se fait ressentir. L’armistice doit être appliqué à partir de 11 heures, mais les civils prévenus par des fuites d’informations, commencent déjà à célébrer la victoire. Les cloches des églises sonnent à toute volée, les foules envahissent les rues en chantant, on danse joyeusement pour exprimer une ivresse non contenue, on couvre de fleurs les généraux vainqueurs… Le vacarme assourdissant des villes tranche avec l’ahurissement des soldats encore au front. Si certains sont tout aussi heureux que les leurs de la fin des combats, la plupart n’y croient pas et sont comme dans un rêve. Trop de mort, trop d’horreur pour vouloir proclamer une quelconque joie… le silence est de mise face à la mémoire des situations inhumaines qu’ils ont traversées, face à la mémoire de leurs défunts camarades.

La révélation du drame

Déjà le drame commence à se dessiner. La France, bien qu’en paix relative, ne peut oublier qu’elle doit se reconstruire. Son territoire a été impacté par les combats – en témoigne encore aujourd’hui les trous d’obus de Verdun – sans compter que le traumatisme de la guerre est bien lourd à porter pour les « poilus », notamment ceux à la gueule cassée.  Une scission se dessine entre les combattants et les civils sur ce point. Les veuves aussi pleurent leur mari défunt et les familles connaissent des deuils parfois d’autant plus terribles que le corps de leur disparu n’a pas été rapporté. 

Du point de vue des généraux, les mécontentements se font ressentir. Pétain voudrait continuer la guerre pour faire subir à l’Allemagne une plus grande humiliation encore par une occupation française de leur territoire. Il est alors, en effet, prêt à lancer une offensive en Lorraine afin de remporter la guerre par une victoire éclatante en écrasant l’armée allemande. C’est peut être fort de ces connaissances que les Allemands souhaitent signer au plus vite l’armistice, avant d’être plus déshonorés encore. 

Cela n’empêche pas la population en liesse de passer à une colère noire, lorsqu’elle prend connaissance des conditions de l’armistice ainsi que de la défaite. Encore peut-on espérer que les négociations avant le traité de Versailles aboutissent et que les conditions soient moins dures… En cela, les Allemands se tournent notamment vers les Américains et les Anglais, qui ne souhaitent pas que la puissance de la France devienne trop importante en Europe. De là vient un fameux échange entre Clémenceau et Lloyd George : « J’ai à vous dire que, dès le lendemain de l’armistice, je vous ai trouvé ennemi de la France », et le britannique de répondre « Well, was it not always our traditional policy ? » (« Eh bien ? N’est-ce pas notre politique traditionnelle ? ») Pour autant, les négociations de Versailles n’aboutissent pas plus ; le « droit des peuples à disposer d’eux – même » souhaité par Wilson n’est pas respecté ; l’Allemagne est affaiblie volontairement par la France qui veut éviter qu’une nouvelle guerre reprenne… C’est pourtant ce vers quoi tend l’armistice, comme le traité de Versailles. Les Allemands voient cela comme un diktatde la part de la France et une haine farouche est dès lors entretenue. On en veut également au nouveau gouvernement socialiste, à la République de Weimar, d’avoir accepté l’armistice alors que l’on pense pouvoir encore gagner, au sein de la population. Matthias Erzberger est même assassiné en 1921, pour avoir signé et dirigé les négociations à Rethondes. De là nait un fort ressentiment national dont profite Hitler pour faire entendre ses idées. 

La théorie du « coup de poignard »

« Nous avons gagné la guerre, mais maintenant, il va falloir gagner la paix et ce sera peut-être plus difficile encore ». Cette phrase presque prophétique de Clémenceau, prononcée le 11 novembre 1918, est adressée en pensant principalement à la France à reconstruire au lendemain du premier conflit mondial… Paradoxe presque ironique, c’est précisément la paix et ses clauses qui sont causes de la Seconde Grande Guerre à venir.  

À retenir :

  • Les circonstances de la signature de l’armistice sont particulières : un wagon perdu dans la forêt de Compiègne ; une reddition imposée par une France détruite à une Allemagne en bien meilleur état… mais  un contexte historique trouble en défaveur du pays allemand. 
  • L’Allemagne est poussée à signer la paix car ses alliés se sont retirés du conflit et qu’une Révolution interne au pays menace de se déclencher. 
  • L’armistice est reçu par les populations françaises et allemandes dans une grande liesse qui tranche avec l’état d’ahurissement et  le besoin de recueillement des combattants. 
  • Lorsque les Allemands prennent connaissance des clauses de l’armistice et de la défaite de leur pays, ils voient cela comme un diktat de la part de la France et d’un « coup de poignard dans le dos » de la part de leur gouvernement. 
  • La France, bien que victorieuse d’apparence, n’en est pas moins à reconstruire tant physiquement parlant, dans ses paysages labourés par les obus, que moralement parlant, avec des soldats traumatisés par la guerre.

Pour aller plus loin :

Par Aurore Artignan

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