L’espionnage sous Louis XIV

Espionnage politique, militaire, industriel… Le recours aux espions était monnaie courante au XVIIème siècle. Ils permettaient de déjouer des complots, de prévenir révoltes, de percer des secrets d’État, de connaitre le plan de bataille de l’ennemi, de berner ses adversaires, ou encore d’acquérir des savoir-faire. Certains d’entre eux, alors appelés « aventuriers », voyageaient à travers l’Europe et proposaient leurs services aux monarques ; tandis que d’autres étaient formés « par les soins du ministre, du général ou de ceux qui sont chargés des affaires en détail »[1].C’est généralement à cette deuxième catégorie d’espions que le gouvernement avait recours. Un bon espion était jugé en grande partie selon 4 critères : en 1er pour la qualité de ses informations, en 2èmepour sa position par rapport à la situation, en 3èmepour sa connaissance des langues, et enfin, en 4èmepour sa discrétion. 

 « Il s’en trouve dans le conseil des princes, dans les bureaux des ministres, parmi les officiers des armées, dans les cabinets des généraux, dans les villes ennemies, dans le plat pays et même dans les monastères. » 

Antoine de Pas de Feuquières (1648-1711), lieutenant général des armées de Louis XIV.

Selon Antoine de Pas de Feuquières, les meilleurs espions se trouvaient dans les monastères (le réseau des capucins par exemple)ou parmi la gente féminine. Les premiers parce que l’habit religieux leur permettait de voyager anonymement (aucune origine sociale ou géographique n’est dévoilée), et de s’immiscer dans les affaires politiques tout en étant protégés par le respect dû à l’habit : « le gouvernement des consciences étant un empire secret qui n’est pénétré de personne et qui pénètre tout »[2]Les deuxièmes parce que leur position dans la société à cette époque ne leur permettait pas de se mêler officiellement de politique.  L’une d’entre elles est néanmoins passée à la postérité : il s’agit de Louise de Keroual. Entrée au service de Madame Henriette d’Angleterre, première femme de Monsieur le frère du Roi, elle l’accompagna lors de sa mission diplomatique confiée par Louis XIV : négocier avec Charles II d’Angleterre (frère de Madame) l’alliance entre l’Angleterre et la France contre la Hollande. A leur retour en France, Louis XIV appris que Charles II ne fut pas insensible aux charmes de la belle Louise qui devint donc espionne pour le compte de la France en Angleterre. Véritable relais du Roi-Soleil et agent d’influence, elle tint une correspondance chiffrée avec les ministres de Louis XIV pendant douze ans avant de revenir dans son pays. Charles de Saint-Evremond dit à son propos : « Le ruban de soie qui serrait la taille de Mlle de Keroual unit la France et l’Angleterre ».

Le métier d’espion n’était pas sans risque : enlèvement, séquestration, torture… La sûreté de l’État dépendait grandement de leur loyauté, courage et fidélité. Une fois capturé, tous les moyens étaient permis pour les faire parler, ce qui justifiait le coût de leurs services : « Tous sont portés par l’avidité du gain »[3]. Si l’espion qui avait parlé était ensuite relâché ou débauché par l’ennemi, il était condamné à mort pour crime de lèse-majesté. Ce fut le cas de Brentano, espion français passé à l’ennemi, qui fut pendu après son arrestation par la garde française. 

Mais ce qui fit vraiment frémir les contemporains de Louis le Grand est le service d’espionnage installé dans l’hôtel des postes : le fameux Cabinet noir. Véritable institution, ses origines remontent à Louis XI avant de prendre son essor sous l’influence de Richelieu. Les maitres du cabinet noir avaient pour mission d’ouvrir les missives pour en communiquer le contenu au roi afin de percer les secrets des puissances étrangères, de déjouer les complots contre la sûreté de l’État, et même de connaitre l’opinion publique. A ce titre, Colbert demanda à l’intendant d’Alsace de faire saisir la correspondance des jésuites par les directeurs des postes locales pour savoir ce que pensaient les ecclésiastiques de l’administration royale. 

Louis XIV, se méfiant des Nobles qui l’entouraient à Versailles, souhaitait être tenu informé du contenu suspect des lettres envoyées et reçues ; et même les membres de la famille royale n’échappèrent pas à la règle. Ainsi, Madame de Sévigné (grande épistolière du XVIIème siècle) se plaignit à plusieurs reprises : « Je conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu’ils ont à cette lecture et les chagrins qu’ils nous donnent. Messieurs, du moins, ayez soin de les faire recacheter, pour qu’elles arrivent tôt ou tard »[4] ;Madame Palatine (belle-sœur du roi), quant à elle, fut plus virulente dans ses propos : « Qu’ils [les ministres] ne m’échauffent pas la tête avec leur décachetage de lettres parce qu’ils pourraient me mettre en humeur de leur dire, parmi ce que j’écris, des vérités dont se calmerait leur curiosité. Du respect que je dois au roi, je ne m’écarterai jamais ; mais aux salauds et aux salopes qui entourent S. M. et trouvent à se divertir dans ma correspondance, je ferai terriblement entendre leurs vérités s’ils continuent à se livrer à cet exercice ».

Le Roi, se sachant également surveillé, s’entoura d’Antoine Rossignol (1600-1682) et de son fils Charles-Bonaventure (1649-1705), deux célèbres cryptologues du XVIIème siècle qui créèrent le « Grand chiffre » et le « Petit chiffre » (chiffrement par substitution à répertoire destiné aux messages ultrasecrets). Réputé incassable, il faudra attendre 1890 pour qu’Etienne Bazeries (cryptanalyste militaire) finisse par décrypter le code après 3 années de travail ! 

A la fin de règne de Louis XIV, le renseignement est devenu un véritable outil au service de la royauté. Louis XV développera cet outil en fondant le Secret du Roi, véritable réseau d’envergure de diplomatie secrète, ancêtre du BCRA et de la DGSE.

A retenir :

  • Les espions étaient monnaie courante au XVIIème siècle : que ce soit pour s’enquérir de la santé d’un roi, découvrir des projets de conquête ou des plans de bataille, percer des secrets d’État, ou encore acquérir des savoir-faire.
  • Véritable institution, le cabinet noir fut un service d’espionnage installé dans l’hôtel des postes. Le contenu suspect des lettres des courtisans (y compris celui des membres de la famille royale) était dévoilé à Louis XIV.
  • Antoine Rossignol et son fils Charles-Bonaventure sont les fondateurs du « Grand chiffre » et du « Petit chiffre ». Ce code, réputé incassable, ne fut percé qu’en 1890 par Etienne Bazeries. 

Notes

[1]Antoine de Pas de Feuquières, Mémoires de M. le Marquis de Feuquières, contenant ses Maximes sur la guerre et l’application des exemples aux maximes, volume 1, éditions Rollin, 452 pages. 

[2]Antoine de Pas de Feuquières, Mémoires de M. le Marquis de Feuquières, contenant ses Maximes sur la guerre et l’application des exemples aux maximes, volume 1, éditions Rollin, 452 pages. 

[3]Antoine de Pas de Feuquières, Mémoires de M. le Marquis de Feuquières, contenant ses Maximes sur la guerre et l’application des exemples aux maximes, volume 1, éditions Rollin, 452 pages. 

[4]Mme de Sévigné. Lettres, éd. des Grands Écrivains, t. II, p. 120. 2. Cité par F. Funck-Brentano, Liselotte, duchesse d’Orléans, mère du Régent, Paris, 1936, p. 124.

Pour aller plus loin :

Sources

Océane Guichard pour Héritages

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