La propagande impériale sous Napoléon Bonaparte

Il est bien possible que chacun, ou du moins une immense majorité des Français soit susceptible de reconnaître les traits de Napoléon. En est-il de même de Louis XIV ? ou de Napoléon III ? De Vercingétorix peut-être, mais la moustache aide. Toujours-est il que Napoléon est reconnaissable : sa position particulière, une main dans le veston, son bicorne, à cheval… les représentations sont nombreuses. Toutes témoignent de la prégnance de l’image de Bonaparte, deux cents ans après ; c’est-à-dire, puisqu’elle a survécu aux siècles, de la force de sa propagande. 

            Napoléon, dès sa première campagne d’Italie en 1796, c’est-à-dire dès qu’il fut « aux commandes », entreprit de construire son image, et consacra des moyens et une attention au détail qui ne se démentirent pas par la suite.

Caricature de Napoleon Bonaparte (1769-1821) (colour engraving) par l’Ecole Anglaise de peinture, XIXème siècle19; Bibliothèque Nationale, Paris, France

Propagande révolutionnaire, propagande impériale

            La propagande napoléonienne s’inscrit pleinement dans les codes de la propagande et de la culture révolutionnaires. Davantage qu’en 1789, c’est lors de la proclamation de la République en 1792, et plus particulièrement au cours de la Terreur, en 1793, que s’affirment les mythes révolutionnaires : culte de la force et de l’honneur, ainsi que du dévouement à la patrie et du sacrifice, à la manière des républicains romains dont l’image est exaltée. 

Napoléon se place en protecteur et garant des valeurs révolutionnaires, tempérées par sa force de caractère et son monopole du pouvoir. Il fait ainsi d’une pierre deux coups : il représente à la fois la force, l’élan de la révolution, et la stabilité historique des siècles : « De Clovis au Comité de Salut public [la Terreur], je me sens solidaire de tout ». La mise en place d’un Cour et d’un régime d’inspiration monarchique font par ailleurs de Napoléon et de l’Empire les héritiers de la monarchie des Bourbons, alors que la France reste nominalement une République (du moins jusqu’en 1809). 

Les sujets de la propagande 

                   La grandeur de la France est le premier objet de la propagande impériale. Il s’agit d’une France revigorée par des réformes mises en place par la Révolution (et conservées) ou par Napoléon : Code civil, lycées et grandes écoles, mais aussi organisation administrative. France et Bonaparte deviennent ainsi indissociables. Les victoires militaires et les campagnes victorieuses, en bref la grandeur de la France à l’extérieur sont également des sujets de prédilection pour la propagande impériale.  

                   A ce culte de la grandeur de la France se greffe un culte de la personnalité. Napoléon est le gardien de la France, le gardien de la Révolution. Née lors du siège de Toulon en 1793, puis lors de la répression de 1795, quand Napoléon sauva la République d’un coup d’Etat royaliste, l’image de Napoléon connut son essor principalement à partir de la campagne d’Italie de 1796. Il y devint le « petit caporal ». Même devenu Premier consul, puis Empereur, Napoléon conserva cette double image : à la fois simple et proche du soldat, visitant les bivouacs et distribuant personnellement les décorations, n’hésitant pas à s’adresser à ses troupes, et en même temps individu supérieur à l’intelligence, voire au génie fulgurant, et à l’autorité incontestée. Ce véritable culte de la personnalité est particulièrement fort sous l’Empire, en particulier à la fin de la décennie 1800. 

            Napoléon n’était par ailleurs pas mis en scène seul. Sa famille, parce qu’elle avait à tenir un rôle politique de premier rang, était aussi un objet de propagande. Son fils, le Roi de Rome, et Marie-Louise étaient très représentés, de même que ses frères et sœurs : le magistral tableau du Sacre par David, dans lequel la place de la mère de l’Empereur est centrale, est à cet égard significatif. Il a été l’objet d’une analyse par Héritage

Les supports de la propagande

            Pour diffuser son image, Napoléon mobilisa différents media, au premier rang desquels la peinture. L’école néoclassique, née dès avant la Révolution (ainsi de David) est mobilisée par Napoléon. Avec les tableaux « civils », comme ceux le représentant en majesté avec ses habits de sacre, un certain nombre le montrent à cheval, donnant des ordres parfois malgré une blessure. Les campagnes et batailles sont des sujets favoris pour ces peintres soucieux d’exalter la force virile dans un tableau à grand spectacle. Cette manière de faire de la peinture militaire sera reprise durant la Monarchie de Juillet. La sculpture est également utilisée par Napoléon, mais dans une moindre mesure. Elle le sera davantage plus tard. 

            La propagande napoléonienne s’exprime également par l’architecture. Même si Napoléon préférait vivre dans une certaine intimité, comme à la Malmaison, il s’enthousiasma pour de grands projets architecturaux et urbanistiques. L’arc de triomphe de l’Etoile est le plus connu. Y sont représentées, en bas-reliefs, des victoires de la Grande armée. Un autre projet, aujourd’hui oublié, est celui du palais impérial de Chaillot. En février 1811, à la naissance de son fils, Napoléon y décida la construction d’un immense palais, qui n’a jamais vu le jour. Il aurait dominé le pont d’Iéna, du nom de sa victoire de 1806, et aurait été proche de l’arc de triomphe. C’est ainsi tout un programme architectural et urbanistique qui se mit en place. 

            L’on pourra dire que peu de français qui pouvaient voir les tableaux à la gloire de l’Empereur, et que tous ne connaissaient pas Paris. Cela est vrai, et la propagande impériale sut toucher tous les Français par d’autres moyens. La mise en place du franc germinal en 1803, à l’effigie du Premier consul puis Empereur, mit son image dans le quotidien de chaque Français, de même qu’un grand nombre d’estampes, de petites peintures en tous genres et d’airs de musique.

            L’armée était à cet égard capitale : la conscription, et le besoin permanent et croissant d’hommes pour combattre faisaient que chaque Français passait par la Grande Armée. Il en revenait avec des airs à la gloire de l’Empereur et, s’il était vaillant, des médailles. Le Bulletin de la Grande Armée, publié dans le journal du régime, le Moniteur, était également placardé sur les bâtiments publics. Il contait avec une exagération et une emphase souvent inexactes les campagnes militaires. L’information était contrôlée, ou du moins vérifiée par le régime. La presse manquait de pluralité et était soumise à une sévère censure.

Une contre-propagande

            Il fallait en effet étouffer une contre-propagande, certes peu présente en France mais dominante ailleurs en Europe et notamment au Royaume-Uni. C’est outre-Manche que l’on vit naître et se diffuser un très grand nombre de gravures, d’eaux fortes et d’autres représentations picturales qui tournaient Napoléon en ridicule, comme elles l’avaient fait de Louis XVI et de la Révolution, mais avec davantage de violence encore. Ces caricatures le représentaient souvent petit, avec des habits trop grands et un chapeau démesuré, colérique. Il y était désigné comme l’ogre corse, en raison de son appétit de conquêtes. 

L’image de Napoléon et, à travers lui, de son régime et de la France révolutionnaire et impériale était donc une priorité capitale pour le Premier consul et Empereur. La propagande contribuait en effet à affermir son régime, son pouvoir et sa famille en France et en Europe, et déployait pour ce faire des moyens gigantesques. Mobilisant chaque art, chaque media, chaque pratique, elle tâchait d’être présente au quotidien pour chaque Français. Enfin, la propagande napoléonienne n’est pas morte avec l’Empire, ni même avec Napoléon : elle est devenue un mythe national, et à ce titre continue depuis le XIXesiècle, et en particulier depuis la Monarchie de Juillet et le Second Empire, à être un outil de pouvoir, comme il en sera question dans un futur article sur le mythe et la légende.

Pour aller plus loin :

Alphonse Aulard,Napoléon Ieret le monopole universitaire, 1911.

Raphaëlle Baillot, Jérôme Bermyn, Napoléon l’influenceur, France 5, 2021, 90 min. 

Michel Biard, Philippe Bourdin, Silvia Marzagalli, Révolution, Consulat, Empire, 1789-1815, Belin, 2009, coll. « Histoire de France ».

Par Paul Morelli

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