La propagande napoléonienne

Il y a deux semaines, Héritages publiait un article sur la propagande napoléonienne sous le Consulat et l’Empire. Il y était question de savoir quels étaient les thèmes et les médias de cette propagande du vivant de Napoléon, lorsqu’il était au pouvoir. Napoléon fut vaincu par deux fois, en 1814 et en 1815, après les Cent-Jours, mais sa propagande lui survécut : elle devint la légende, un ensemble d’histoires plus ou moins véritables, une sorte de mythe napoléonien tour à tour réutilisé et combattu par les différents régimes mais profondément ancré dans la mémoire populaire.

 

Sainte-Hélène et la naissance de la légende

​Après avoir abdiqué à Fontainebleau, Napoléon eut à quitter une première fois la France pour l’île d’Elbe. Son départ fut ressenti par beaucoup de français avec un certain soulagement. Il était depuis longtemps devenu l’homme de la guerre, pour lequel étaient morts des centaines de milliers de français. Louis XVIII, le nouveau roi, joua sur cette image et se présenta comme un roi pacificateur. Confronté à des difficultés financières, il fut contraint de licencier beaucoup de soldats et d’officiers. N’ayant plus d’emploi, rejetés par la société, ces anciens de la Grande Armée firent un accueil enthousiaste à Napoléon lorsqu’il débarqua après quelques mois et reprit le pouvoir en France. S’ensuivirent Waterloo et l’exil définitif à Sainte-Hélène, ainsi qu’à nouveau le rejet de Napoléon et de ce qu’il représentait. 

​C’est depuis Sainte-Hélène, où il travailla avec l’aide de Las Cases à réécrire non sans approximations et enjolivements l’histoire de son règne, que sa légende prit véritablement de l’ampleur. Sa mort en 1821, six ans après les Cent-Jours, marque à cet égard une étape décisive. Elle signifie en effet le retour en France de ceux qui l’avaient accompagné dans son exil, et par conséquent la diffusion de cette épopée forgée à Sainte-Hélène. Face à un durcissement de la Restauration (le règne de Louis XVIII et de son frère, Charles X), les Français se trouvaient par ailleurs assez favorables à un changement de régime et nostalgiques de cette époque de grandeur dont on avait oublié les morts. 

 

Les aspects du mythe

​Le mythe qui se diffusa alors comprend quelques grands traits, quelques grandes lignes, comme la force de la volonté de l’Empereur, la grandeur de la France sous son règne, ou l’idée qu’il s’agissait d’un régime populaire. Il s’agit en partie, on le voit, des grandes lignes de la propagande diffusée sous l’Empire. 

​Sous cet angle, Napoléon est perçu comme un individu d’exception, auquel rien ne résiste. Châteaubriand, pourtant royaliste témoigne de sa fascination pour le grand homme et participe à la légende de son caractère. Si les évènements vont dans le sens d’une volonté rare, le Mémorial de Sainte-HélèneLas Cases donne l’impression que Napoléon avait tout prévu, et qu’il avait conscience de tout. Cet aspect restera au cours du XIXe siècle et au-delà la ligne de force de la légende napoléonienne. Elle est la conséquence directe du culte de la personnalité mis en place sous l’Empire. 

​La légende diffuse par ailleurs l’idée que dirigée par lui, la France avait atteint un degré de grandeur inégalé : Egypte, Italie, jusqu’à la Russie, les armées françaises étaient victorieuses et invaincues ; mais c’était oublier l’expédition catastrophique dans les Antilles et les désastreuses dernières campagnes. A l’intérieur, la France était pacifiée et prospère ; mais c’était oublier le régime policier dictatorial et le blocus continental qui contraignait l’Europe à acheter des produits français. Il y a donc sélection des informations, les échecs sont oubliés.

 

Diffusions et récupérations

​Il est évident qu’aux premières années de la Restauration, il était hors de question pour les nouveaux rois de promouvoir l’image de celui qui les avait combattus et détrônés. La légende se développa de manière clandestine, comme en témoigne l’affaire des Sergents de La Rochelle, trois anciens soldats de Napoléon condamnés en 1822 pour avoir tenté de renverser la monarchie rétablie. Par ailleurs à sa mort en 1821, le corps de Napoléon ne fut pas ramené en France : il fut enterré à Sainte-Hélène.

​La Révolution de 1830 et l’avènement de la Monarchie de Juillet, régime plus populaire et démocratique, marque un tournant, et ce en deux sens. Le premier est que le nouveau régime développe une politique de mise en valeur de l’Histoire nationale, y compris de la Révolution et de l’Empire dont elle se revendique, à la différence de la Restauration. Le roi Louis-Philippe souhaite capter le prestige de l’Empire et susciter l’adhésion. La Galerie des batailles, riche en tableaux représentant les combats de l’Empire, et ainsi créée au Château de Versailles, la Colonne Vendôme est surmontée d’une nouvelle statue de Napoléon, et l’un des fils du roi en personne s’en va lui-même à Sainte-Hélène recueillir le corps de Napoléon pour l’inhumer aux Invalides, dans le tombeau et avec la mise en scène encore conservées aujourd’hui.Parallèlement à ces choix hautement politiques la figure de Napoléon apparaît de plus en plus dans la littérature, notamment dans le très célèbre premier chapitre de la Confession d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset. D’autres auteurs quant à eux se font l’écho de l’épopée napoléonienne, vécue par les « petits » : ainsi dans Stendhal dans La Chartreuse de Parme ou Balzac dans Le Colonel Chabert.

​Avec en 1851 le coup d’Etat de Napoléon III, neveu de Napoléon Ier, l’utilisation politique de la légende prend une nouvelle ampleur. Il s’agit pour le neveu d’illustrer la continuité entre le si glorieusement présenté régime de son oncle et le sien. Et force est de constater que le Second Empire est très militarisé, qu’il adopte une politique étrangère plutôt agressive, repose sur une très forte police et suscite en même temps sur une très large adhésion populaire, notamment en raison de sa stabilité et de sa prospérité. Un exemple : c’est non loin du pont d’Iéna, la victoire de Napoléon en 1806, qu’est construit son pendant le pont de l’Alma, du nom d’une victoire française en Crimée, en 1854.

Comme Napoléon Ier, Napoléon III est tombé après une défaite. La chute du Second Empire et la proclamation de la Troisième République en 1870 met fin pour un temps à cette utilisation politique de la légende napoléonienne. La République est en effet en délicatesse vis-à-vis de Napoléon : elle le considère comme un tyran, un dictateur, n’ayant que faire du Parlement, institution fondamentale dans une République. Après avoir tâché de s’éloigner de Napoléon, la République adopta une posture singulière qui, dans une certaine mesure, est encore celle de la France aujourd’hui : non au tyran sanguinaire ; oui au réformateur, à l’homme de génie. La légende napoléonienne profita de la vague nationaliste et germanophobe des années 1880, comme en témoigne le tableau d’Edouard Detaille sur lequel les soldats dormants rêvent des charges de la Grande Armée.

Edouard Detaille, le rêve passe, 1888, Huile sur toile, Musée d’Orsay (Paris)

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble que même si les centaines de milliers de morts des guerres de l’Empire, son régime policier répressif restent des reproches récurrents fait à la commémoration de Napoléon, celui du rétablissement de l’esclavage ou de sa misogynie prennent de l’importance. En regard, même si le bonapartisme n’est plus une option politique, l’image de Napoléon et de ses hauts faits reste profondément ancré dans la culture voire dans l’identité de beaucoup de Françaises et de Français. Passé le trouble XIXesiècle, Napoléon reste donc un personnage controversé, de même que son lointain héritier politique, le Général de Gaulle.

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