Théophile Bouchez, Compagnon du Devoir

Dans le cadre de notre série du tour de France autour des acteurs du patrimoine, nous rencontrons aujourd’hui Théophile Bouchez, maçon chez les Compagnons du Devoir, une des plus anciennes sociétés compagnonniques de France. Artisans de tous métiers (charpente, maçonnerie, tonnellerie, ébénisterie, etc…) les compagnons sont des acteurs majeurs dans la sauvegarde de notre patrimoine, la transmission des pratiques et des traditions. Leurs maitres-mots : « faire savoir, savoir-être, savoir-faire ».

Comment est venu le choix devenu métier de maçon en particulier ?

 Je ne sais pas pourquoi mais déjà très jeune, quand j’ai vu des maçons travailler dans notre maison, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire plus tard… Quand le stage de troisième est arrivé par la suite, j’avais changé d’avis, je voulais être gendarme, mais le stage ne me laissait pas aller sur le terrain. Je me suis donc rappelé de mes rêves d’enfant. J’ai donc passé une semaine en maçonnerie, et ça m’a énormément plu.

Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a motivé à rejoindre les compagnons ?

Après le stage de troisième, j’ai voulu continuer le lycée car je m’y sentais bien. J’ai choisi la filière Economique et Social et j’ai continué à faire des stages en maçonnerie. Durant mes années de lycée, j’ai eu le temps de faire mûrir mon projet… J’ai entendu parler des Compagnons du Devoir. J’ai donc pu faire les portes ouvertes et cela correspondait à ce que j’attendais. J’ai pu me lancer dans une formation post-bac et j’ai trouvé mon entreprise afin de faire un apprentissage en 2 ans à Orléans. J’ai pu dans mon entreprise découvrir le métier et en avoir de bonnes bases. De petits chantiers m’ont été confiés et j’ai ainsi progressé en technique mais surtout en organisation.

Le soir, à la maison des Compagnons, nous mangions ensemble puis nous allions en cours pendant deux heures afin de progresser en théorie, en dessin… Des anciens venaient régulièrement pour assurer un suivi. Presque tous les samedis du mois, j’étais soit en salle de cours soit à mon entreprise pour faire des maquettes. Après avoir été « adopté », j’ai commencé mon Tour de France. Je suis d’abord allé à Lille, j’ai pu y découvrir la construction en gros-œuvre. De gros chantiers : façades en briques, structure en béton armé, une grue, jusqu’à 25 maçons sur le chantier… Cela m’a changé de mon entreprise d’apprentissage avec 8 ouvriers.

Je suis ensuite parti à Toulouse, chez un petit artisan Meilleur Ouvrier de France, Emmanuel Grima, chez qui j’ai vraiment perfectionné mes bases, dans un secteur qui me plaît davantage… La rénovation à la campagne. Dans le Sud-Ouest, en plus de la maçonnerie nous faisions également beaucoup de rénovation de toiture. J’ai appris à maçonner la brique foraine, la brique régionale, avec son format qui n’a pas changé depuis plus de 2000 ans. Maintenant à Guédelon, ce début de Tour de France m’a déjà permis de découvrir de belles régions, et des façons de vivre, des traditions différentes mais toujours très agréables à vivre !

Quel monument auriez vous voulu construire?

Un pont, le Pont Neuf de Toulouse par exemple, l’idée de rejoindre les deux rives et le défi de construire des maçonneries dans l’eau me plaisent énormément. Travailler la brique foraine et la pierre de taille, des matériaux que j’apprécie. 

Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans votre travail ?

 Être dehors, dans la nature le plus souvent, de travailler en équipe sont des choses que j’aime. Mais le plus agréable dans les métiers de bâtiment, est de pouvoir, à la fin de journée, pouvoir voir de façon très concrète l’ouvrage accompli.

La vision du patrimoine en tant que « vieilles pierres », votre avis ?

 Les vieilles pierres, leur cachet, cela m’attire, énormément ! C’est un des matériaux les plus durables, et surtout c’est un matériau unique, il y a autant de façon de l’appareiller qu’il y a de maçons. Et la pierre est une bonne philosophie, il n’y a pas de déchets, chaque pierre servira à un moment ou un autre, les petites calant les plus grosses, en formant un tout.

Quel est votre regard sur le patrimoine ?

Quand on prend conscience que chaque bâtiment ce sont des femmes et des hommes qui ont œuvré pour le construire, on le voit différemment et on se demande comment cela a été construit. Le regard, plus l’on apprend, plus il s’aiguise, plus on comprend chaque détail. Et quand je vois certains maisons qui ont un besoin d’une bonne rénovation, j’ai envie de sortir mes outils et de sauvegarder ces petits patrimoines !

Que peut-on faire pour s’engager pour le patrimoine ?

 Pour moi cela commence par apprendre, on apprend beaucoup en regardant ce qui a déjà été fait. Il faut aussi comprendre les modes de constructions, c’est déjà avec du savoir-faire que l’on peut rénover notre patrimoine. Ensuite, il faut savoir que nous ne sommes pas seuls à vouloir sauvegarder notre patrimoine. Il existe des initiatives partout en France et dans le monde, des chantiers participatifs, mais aussi par exemple des chantiers médiévaux, comme celui de Guédelon

Vous travaillez cet été au château de Guédelon, où vous faites revivre la construction d’un château fort du XIIIème siècle, quel est l’intérêt d’un tel chantier ?

Guédelon est un chantier d’archéologie expérimentale, on y construit pour comprendre et pour transmettre tous ces savoirs. Cela permet de se plonger dans l’histoire, dans l’architecture, la géométrie, et surtout à la base de chaque métier.

A Guédelon, toutes les pierres de grès sont extraites sur le site, cela nous permet de les lire pour les débiter puis les poser de la manière la plus juste. On y maçonne avec la chaux aérienne, le matériau qui permet de lier les pierres entre elles mais surtout qui permet aux murs de respirer et donc d’avoir des bâtiments durables. Sur le chantier on apprend ainsi à utiliser des matériaux à proximité, à ne pas avoir de déchets et le moins possible de transports, l’empreinte écologique d’un chantier comme Guédelon n’a que très peu d’impact en comparaison avec les chantiers actuels.

Les méthodes de construction d’hier sont-elles toujours d’actualité dans un monde où il faut construire toujours au plus vite et durablement ?

Il y a beaucoup à apprendre des méthodes de nos anciens, il y a beaucoup de techniques et d’astuces qu’il faut transmettre pour n’oublier aucun savoir-faire. Chacun à son rythme, se rend compte qu’il faut gérer d’une manière plus durable les ressources terrestres. Ancré dans le passé, mais tourné vers l’avenir, il faut donc accepter qu’une maison prenne son temps pour être construite, et de construire des maisons qui ne dureront pas une vie, mais des siècles. Nous pourrons ainsi transmettre un héritage bâti sain (s’il est bien entretenu) aux générations futures.

La France est riche d’un patrimoine immense et varié parfois méconnu, des coups de cœur à conseiller ?

Dans toute la France il y a des choses à voir, des petites chapelles en passant par de belles granges ou par de grandes cités médiévales, chaque région regorge d’ouvrages magnifiques. J’ai été très impressionné en visitant Carcassonne ou encore la cathédrale d’Albi, mais les beffrois du Nord m’ont également plu. La cathédrale de Bourges est également à voir. Il y a également beaucoup de détails que j’aime retrouver, des bâtiments avec des inspirations de divers époques, ou encore retrouver des tracés d’épures sur des vieux dallages (comme à la cathédrale d’Orléans). Alors il faut visiter tous ces petits coins de France, s’engager pour préserver ce patrimoine, et le comprendre grâce à des chantiers ouverts au public comme Guédelon. Chacun à son rôle à jouer!

Un grand merci à Théophile Bouchez pour cet interview !