Héritages

Les Années Folles (1918-1929) renvoient à un art de vivre et à une joie retrouvée suite à la Première Guerre mondiale. Cette période peut largement être remise en question. En effet, le contexte est toujours bien marqué par l’intensité des combats qui se sont déroulés en France, mais aussi par les tensions internationales que les danses de Joséphine Baker ne suffisent pas à faire oublier. Aussi, proposons-nous, à travers cet article, de dresser un panorama des difficultés auxquelles ont été confrontés les Français, durant les Années Folles, et d’exposer une autre vision de cette période, trop souvent réduite à une élite intellectuelle marginale. Ainsi, nous entreverrons la situation militaire post-Guerre avant d’aborder la question de la ruralité puis de terminer par une allusion au contexte turbulent de la politique durant cette période.

Une lente sortie de l’état de guerre

La question de la démilitarisation

Lorsque sonne l’Armistice, le 11 novembre 1918, l’armée française est décrite comme étant la « plus puissante du monde ». En effet, malgré une marine de guerre affaiblie, son armée de terre et son aviation sont à la pointe de la technique. Ses stocks sont impressionnants, tout comme ses effectifs : 5 millions d’hommes servent sous les drapeaux. Or, se pose assez vite la question de la démilitarisation : comment renvoyer à la vie civile autant d’hommes et que faire de tout ce matériel ? Le gouvernement opère donc en prenant en compte les critères d’années de service sous les drapeaux et les situations familiales, les pères de famille étant prioritaires par exemple. Aussi, faudra-t-il attendre 1920 pour que l’ensemble de ces vétérans soient libérés du service. 

Beaucoup reviennent traumatisés par les combats et souffrent d’angoisses, à l’instar de Jean Norton Cru : « Je suis allé à Verdun l’été dernier. J’y ai vu beaucoup des régiments fameux, j’y ai combattu et j’ai commencé à voir clair. Jamais encore, je n’avais autant souffert de la peur, car c’est une souffrance indicible à laquelle je préférais toute autre souffrance » (Témoins, 1929). Certains encore sombrent dans l’alcoolisme ou la misère, tel le héros du Capitaine Conan, dépeint par Roger Vercel (1934).

Des conflits post-Guerre

A l’Ouest, la fin de la Guerre n’entraîne pas un arrêt des mobilisations. En effet, en Janvier 1923, la Ruhr est occupée par 47 000 soldats franco-belges, en raison du refus de paiement des indemnités de guerre par la nouvelle République de Weimar. Cette occupation est entachée d’actes violents, comme en témoigne la fusillade du 31 Mars 1923. L’usine automobile Krupp à Eissen est occupée par un détachement afin de saisir les véhicules. Une émeute éclate faisant 13 morts et 30 blessés. 

De 1920 à 1925, le Maroc, alors protectorat franco-espagnol, est agité par les révoltes menées par Abd el-Karim, ce qui provoque l’envoi de contingents militaires importants. Au plus fort de la crise, le 1er Juillet 1925, les effectifs français comptent 145 000 hommes. Le conflit se clôture, fin Mai 1926, et scelle l’échec d’indépendance des tribus arabes.

Guerre du Rif (1922)

Un pays endeuillé

Au sortir de la Guerre, l’heure est au bilan. Jamais dans l’histoire de ses conflits, la France n’avait connu autant de morts (1,3 millions, soit « trois officiers sur dix sont morts et un combattant sur quatre de moins de trente ans a été tué » ), ni de dégâts matériels aussi importants. 

L’Etat adopte une série de lois relative à cet effet. A la fin de l’année 1918, on assiste à la création des « zones rouges », des zones de combats marquées par les bombardements, qu’il faut assainir. L’Etat prend également en charge la gestion et les frais des tombes à perpétuité, comme en témoigne la nationalisation des cimetières en 1920. En parallèle, entre 1919 et 1924 se développe la construction des nécropoles et des cimetières militaires, et cela jusqu’en 1940. A cette époque, des monuments commémoratifs éclosent dans toute la France, comme une réponse à la nécessité d’un devoir de mémoire. Ces constructions mémorielles ont leurs échos dans la littérature, notamment chez Roland Dorgelès. 

Guerre des tranchées (Photographie issue des collections privées de L. Bertrand)

Une transformation sociale drastique : l’exemple deS campagnes

La Guerre mobilisa plus de 8 millions de paysans, d’autant que 45% d’entre eux se trouvaient dans le corps de l’Infanterie, particulièrement touché par les pertes. Amorcée à partir de 1911 puis accélérée durant la Guerre, la désertion des campagnes se poursuit tambour battant durant la décennie 1920 : « on compte plus de 107 000 départs apparents constatés », malgré la tentative de compenser cet exode rural par l’arrivée de travailleurs étrangers. Cette main d’Å“uvre est principalement d’origine européenne (Espagne, Italie, Pologne) et vise d’abord à remplacer des travaux ponctuels de journaliers puis des emplois plus durables. Plusieurs exemples sont à retenir, comme la venue de travailleurs suisses pour compenser la perte des effectifs dans le secteur de la fromagerie ou l’installation d’une petite diaspora bretonne dans le Périgord, entre 1921 et 1924, pour reprendre des emplois de métayers ou d’exploitants agricoles. Cette diminution drastique du nombre de travailleurs de la terre entraine donc une baisse des récoltes. Ainsi, le niveau de production de 1913 ne sera atteint qu’en 1929. 

Un dimanche à la campagne (1920)

Le contexte politique instable des années 1920

D’un point du vue politique, la fin de la guerre est marquée, en France, par l’apparition d’un Communisme grandissant, voulant s’inspirer de la Révolution bolchevique de 1917. En 1919, Clémenceau déclare : « le Communisme, voilà l’ennemi », révélateur d’une fracture béante à l’échelle des idées politiques. Dans toutes les couches de la société, le pacifisme prend le pas, mettant fin au patriotisme belliqueux.

Si la situation politique reste stable jusqu’en 1924, les élections des députés cristallisent les oppositions malgré une courte victoire du Cartel de gauche. Installé à l’Assemblée, ce cartel connait des effritements en interne, d’autant plus qu’il échoue à résorber les difficultés économiques. En 1925, l’instabilité des marchés financiers entraîne un effondrement du franc et, par conséquent, une ruée de remboursement des bons du Trésor, ce qui aggrave la situation économique. Le Gouvernement est donc obligé de démissionner et est remplacé par une entente de droite, menée par Poincaré, qui redresse la situation et stabilise les finances. 

En conclusion, le concept des Années Folles est critiquable si sont prises en compte les situations militaires, politiques et économiques de la France post-Guerre. L’émulation intellectuelle et artistique, surtout présente à Paris, est à mettre en relief avec le quotidien d’une large partie de la population, notamment rurale, endeuillée et appauvrie par le conflit. Les Années Folles constituent donc une période complexe et méconnue du grand public, sur les pans politiques et économiques, pourtant indispensable à la compréhension du XXème siècle.

 

Lucas Bertrand

 

Bibliographie :

BERSTEIN S,  MILZA P, Histoire du XXe s : la fin du monde européen, 1900-1945, Hatier, Paris, 2007

COCHET F,  R PORTE, Histoire de l’Armée française 1914-1918, Tallandier, Paris, 2017

DEMIER F, Les sociétés rurales (1830-1930), Belin Sup Histoire, Paris, 2005

DREVILLON H,  O WIVORKA, Histoire militaire de la France de 1870 à nos jours, Perrin, Paris ; 2018

JAGUELSKI  JF, Combattre et mourir pendant la Grande Guerre, Image, Paris, 2001